dimanche 9 juin 2013

Le phénomène Freelances

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Un véritable phénomène de société est en train de bouleverser le monde du travail. Entre des entreprises qui demandent plus de flexibilité et des employés qui demandent plus d’indépendance, le travailleur du 21ème siècle sera pour une grande partie, voire une majorité, un «freelance».

Les chiffres sont là pour prouver ce phénomène. Aux Etats-Unis, en 2006, on comptait d’ores et déjà 42,6 Millions de travailleurs indépendants. Et en 2020, d’après une étude réalisée pour Intuit, un éditeur de logiciel, 40% de la population active américaine travaillera comme freelance. Le management au sein des entreprises, la géographie des villes, banlieues et campagnes, l’état lui-même et ses organismes de prélèvement sociaux et fiscaux sont en train de vivre un complet bouleversement.

En France, ils sont déjà 3 millions de travailleurs indépendants de toutes sortes, avec une très forte croissance dans les métiers que l’on appelle «de la connaissance».

Trois tendances lourdes s’entrecroisent et ne font qu’accélérer ce phénomène.

La première, est cette nécessaire flexibilité sur le marché du travail, recommandée par les économistes, souhaitée par les petits et grands patrons, pour mieux s’adapter en temps de crise, mais aussi et surtout à une société où tout change plus vite, où du jour on lendemain le produit ou service que propose une marque peut connaître une croissance très forte, ou au contraire des ventes en chute libre.

La deuxième, c’est évidemment le développement de l’Internet, des métiers qui lui sont liés, et de la possibilité de télé-travailler. La révolution industrielle a poussé les artisans dans les usines. Puis nous avons inventé au 20ème siècle le concept de bureau, lieu où l’on peut travailler en collaborant grâce à une proximité physique avec ses collègues, et où on dispose des outils nécessaires pour remplir sa fonction : téléphone, ordinateur, imprimante, logiciel, etc... Dans une société plus informatisée, et interconnectée, nous avons accès à tous les outils dont nous avons besoin, partout, à tout moment, depuis un simple ordinateur portable, voire une tablette ou un smartphone. Le travail est donc de moins en moins lié à un lieu fixe, et surtout, chacun a accès facilement aux outils nécessaires pour pouvoir le réaliser.

La troisième, c’est l’arrivée sur le monde du travail de la génération dite Y, ou «millennials», qui embrasse parfaitement les nouvelles technologies, et a une vision totalement différente du marché du travail. Ils ont toujours connu le travail avec Internet (depuis un ordinateur ou leur propre smartphone), avec la possibilité de travailler de chez eux, ou à l’inverse de se divertir et communiquer avec leurs amis depuis leur lieu de travail. Travail et vie privée ne font plus qu’un, ce qui a un impact évidemment majeur sur la façon dont on perçoit le travail en terme d’horaires, de lieu, de carrières, etc.

Ces 3 tendances de fond, sont donc des accélérateurs d’un mouvement inexorable où nous deviendrons de plus en plus tous freelances, entrepreneurs, indépendants, c’est à dire où l’on passera de salariés à prestataires de services.

Mon expérience

Au cours des 6 derniers mois, j’ai beaucoup appris sur les freelances. Dans le cadre de la création de Hopwork (aujourd’hui en version «beta» pour les freelances), site web qui permet aux entreprises de trouver facilement des freelances pour réaliser des missions, j’ai rencontré des centaines de freelances. Je les ai rencontré lors des événements que nous organisons bien sûr, mais surtout dans les cafés parisiens qui en journée se transforment en open space de travailleurs de nouvelle génération. Je travaille aussi régulièrement à leurs côtés dans ce que l’on appelle les «tiers lieux» ou espaces de coworking. Car qui dit télétravail, et indépendance, ne dit pas forcément travail depuis la maison et isolement. Ce qui était le cas pour les premières générations de télétravailleurs, qui avaient besoin de connexions réseaux privés et matériels informatiques spécifiques, et donc accédaient depuis leur propre bureau chez eux (ce qui était finalement reproduire la logique du bureau en général, avec les avantages de s’affranchir des transports), n’est plus vrai aujourd’hui. Le freelance a choisi la liberté, en particulier physique, qui lui permet de travailler d’où il le souhaite, parfois de chez lui, certes, mais aussi souvent depuis ces espaces où on retrouve les avantages de lien social du bureau, sans les inconvénients de longs «commuting».

Ce que j’ai appris sur les freelances, c’est d’abord leur implication dans le travail. Travaillant par mission ou projet plutôt que par temps de présence sur un lieu de travail, ils n’ont pas de temps à perdre. Et si ils ont certes en théorie une marge de manœuvre sur leurs horaires de travail, ils ont aussi des contraintes de délais très importantes. Allez visiter l’un des espaces de coworking qui poussent maintenant dans toutes les villes, et vous serez étonnés du silence qui y règne malgré le fait qu’ils sont souvent organisés en open space. Etre freelance, c’est gagner en indépendance mais ce n’est pas prendre du bon temps. Et en bons gestionnaires, ils mesurent précisément le temps passé sur chaque mission pour s’assurer de la rentabilité de leur travail.

J’ai aussi appris, que en plus de faire leur métier, qu’ils soient développeurs, webdesigner, concepteur-rédacteur, motion designer, illustrateur, traducteur, consultant en référencement, chef de projet... ils sont tous aussi directeur marketing et commercial de leur propre entreprise. D’abord, tous ont un site ou un blog, voire les deux, et sont évidemment présents sur les réseaux sociaux ouverts tel que Twitter, pour faire la promotion de leurs services. Ensuite, ils se doivent d’être présents dans les événements où ils vont pouvoir «networker» pour trouver de nouveaux clients ou prescripteurs (souvent d’autres freelances). Et bien sûr, ils doivent fidéliser leurs clients et en gagner de nouveaux. Ils n’ont plus un patron à qui reporter, mais des clients, ce qui n’est pas toujours plus facile, souvent le contraire.

Les freelances sont aussi et avant tout des entrepreneurs. Ils doivent gérer une comptabilité, payer leur TVA, impôts, réaliser des contrats... Et bien sûr, ils doivent mesurer leurs revenus, leur chiffre d’affaires, et leurs charges, gérer le recouvrement de factures, leur cash flow, toutes les fonctions que doit prendre en charge tout bon gérant d’entreprise.

Malgré l’incertitude de revenus, malgré les pressions des clients, malgré le fait d’avoir à occuper des fonctions de gestionnaire, marketeur et commercial qui ne sont pas toujours leurs points forts, et en aucun cas leur «métier», malgré tous les aléas qui font que ce mode de vie ne correspond pas à tout le monde, j’ai aussi remarqué une chose, les freelances sont heureux ! Très difficile d’établir des statistiques, mais il est fort probable qu’ils soient plus épanouis que beaucoup d’employés de grandes entreprises, même celles où l’emploi à vie (ou presque) reste encore la norme. En tout cas, pour ceux qui travaillaient auparavant dans une structure plus «classique», une majorité disent clairement être plus heureux dans leur nouvelle vie.

C’est probablement toutes ces contraintes et incertitudes, qui poussent à se dépasser, se remettre en cause, se former, se repositionner, se vendre, qui rendent aussi le travail plus riche. Et c’est aussi l’indépendance de temps et de lieu, malgré le fait que la plupart d’entre eux travaillaient pendant les ponts de mai alors que la France était en vacances, qui leur donne une liberté qui n’a pas de prix.

De ces 6 mois, de toutes ces rencontres, je ressors d’autant plus convaincus que nous vivons un changement de société profond sur l’organisation du travail. Les entreprises, les états et les travailleurs vont devoir s’y adapter. Un blogueur espagnol il y a quelques jours, proposait même aux jeunes Espagnols (au chômage pour plus de 50% d’entre eux), de ne plus utiliser le mot «chercher» du travail, mais le mot «créer», «réinventer», «fabriquer» son propre travail.

De façon très pratique, les entreprises doivent s’adapter à ce phénomène. Les entreprises qui à l’avenir auront le plus de succès seront celles qui sauront coordonner et synchroniser de la meilleure manière cette force de travail indépendante, selon les cycles, selon les projets, en ayant la possibilité d’accéder à des talents sur des sujets de plus en plus précis. Elles seront les dépositaires de marques, et d’un noyau dur d’employé, autour duquel gravitera une communauté de travailleurs indépendants qu’il faudra apprendre à recruter, coordonner, motiver.

Dirigeants d’entreprise qui demandez souvent à juste titre des améliorations sur le marché du travail en France, en particulier sur sa flexibilité, ne passez pas à côté de ce phénomène qui est une tendance lourde, partout dans le monde. Vous avez près de vous une force de travail talentueuse, disponible, et surtout incroyablement motivée. Dans la conjoncture économique actuelle, voilà une bonne nouvelle !